Musset (de) Alfred

Une anecdote racontée par Paul de Musset dans ses mémoires montre qu’ Alfred de Musset pourrait en remonter à toutes les « shoes addicts » d’aujourd’hui : « Il avait trois ans lorsqu’on lui apporta une paire de petits souliers rouges qui lui parut admirable. On l’habillait, et il avait hâte de sortir avec sa chaussure neuve. Tandis que sa mère lui peignait ses longs cheveux bouclés, il trépignait d’impatience; enfin il s’écria d’un ton larmoyant : « Dépêchez-vous donc, maman ; mes souliers neufs seront vieux ! »*

J’ai découvert Alfred de Musset dans la bibliothèque de mes parents, par une après-midi de désœuvrement.  Dans les rayonnages, une jolie collection des années 1850 reliée de maroquin rouge  me tendait ses pages. J’avais ouvert un volume par curiosité et m’étais retrouvée happée dans ses « Comédies et Proverbes », pièces d’un ou deux actes aux titres charmants : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », « il ne faut jurer de rien », « un caprice », « on ne badine pas avec l’amour », « le chandelier »… De cet auteur, considéré comme le chantre du romantisme français, j’ai d’abord rencontré les comédies les plus gracieuses, les plus légères.

Louis-Charles-Alfred de Musset naît en 1810, au sein d’une famille parisienne que l’on dit unie et cultivée. Brillant écolier, il accumule des années d’avance et les prix au Collège Henri IV. Plus tard, il s’intéressera au Droit et à la Médecine, avant de se destiner à la carrière des lettres.
Physiquement parlant, le jeune Alfred est une bombe : Victor Hugo évoque « ses cheveux d’un blond de lin », « son regard ferme et clair », «ses lèvres vermillonnées et béantes ». Banville, décrit également «cette épaisse, énorme, violente, fabuleuse chevelure blonde, tordue et retombant en onde frémissante, lui donnant l’aspect d’un jeune dieu ». Ce dernier mot de dieu, ainsi que le titre de prince de la jeunesse, lui a souvent été décerné.

Alfred le libertin
Classé parmi les romantiques, Alfred de Musset reniera assez vite la naïveté de ce milieu. On raconte qu’il s’était alors allié à une bande de terribles « vauriens »: Stendhal (avant qu’il ne parte en Italie), Mérimée, Delacroix… et baigne assidûment dans ce  « milieu de célibataires mêlés aux filles galantes de la Rue Vivienne, cynique dans ses propos et dans ses mœurs ». A 20 ans, sa notoriété littéraire naissante s’accompagne déjà d’une réputation sulfureuse alimentée par son côté dandy et ses débauches répétées dans la société des demi-mondaines parisiennes. Mais si Alfred de Musset est un libertin, c’est aussi un amoureux passionné. Toute son œuvre exprimera la douloureuse tension entre débauche et pureté.

Alfred amoureux

En juin 1833, Alfred de Musset rencontre George Sand lors d’un dîner organisé par Buloz, directeur de la Revue des deux mondes – chez Lointier, 104, rue de Richelieu – pour ses collaborateurs. Ils se revoient très vite et dès le le 25 juillet,  il lui écrit : Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j’ai été chez vous. Elle sera sans doute la grande passion, la grande douleur de sa vie. En novembre 1833, ils partent tous deux pour l’Italie, Venise et ses palais. L’Italie  inspirera à Musset Lorenzaccio considéré comme le chef d’œuvre du drame romantique,  mais l’idylle avec Sand tourne au cauchemar. George tombe malade, fièvre et dysenterie. Rien de moins sexy pour un homme qui ne supporte pas une femme malade. Alfred passe ses nuits dehors  et retrouve sa vie de débauché libertin, entre bordels et casinos.  Elle reste seule en compagnie de son médecin Pietro Pagello.  George guérit, mais Musset tombe malade. Les 7 et 8 février 1834, il délire, fiévreux, entre la vie et la mort. Sand et Pagello le veillent à tour de rôle et lui sauvent la vie, mais la romancière tombe dans les bras du médecin. Ivre de jalousie, Musset quitte Venise le 19 mars alors que George reste avec  Pietro.  A son retour, il  écrit la Confession d’un enfant du siècle, autobiographie à peine déguisée dédiée à George Sand, dans laquelle il transpose les souffrances endurées. Quand elle reviendra à Paris, ils reprendront leur liaison passionnée mais destructrice, pour se séparer définitivement en mars 1835. George Sand, femme de lettres, femme libre, femme passionnée, femme passionnément aimée  féministe avant l’heure, lui aura sans doute inspiré ses plus belles lettres d’amour, et peut-être même ses plus belle pages. « Adieu, adieu, je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien, j’ai les genoux par terre, et les reins, brisés, qu’on ne me parle de rien. Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t’aime plus mais je t’adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m’en passer. Il n’y aurait qu’un coup de foudre d’en haut qui pourrait me guérir en m’anéantissant. Adieu, reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas il n’y a que celui qui puisse me faire souffrir davantage, mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez-vous en, mais tuez-moi en partant. »

Après sa séparation définitive avec George Sand, il rencontre Caroline Jaubert, qu’il appelle la petite fée blonde et avec laquelle il a une liaison qui dure trois semaines, avant de reprendre fin 1835 ou début 1836. Hôte assidu de son salon, il en fera sa « marraine » et sa confidente, au travers notamment de leur correspondance, qui s’étale sur vingt-deux années. C’est chez elle qu’il fait la connaissance, en mars 1837, d’Aimée-Irène d’Alton, qu’il aimera follement avant de l’abandonner pour Pauline Garcia… qui se refusera à lui. (En 1861, quatre ans après la mort du poète Aimé-Irène épousera son frère Paul de Musset).
Le 29 mai 1839, à la sortie du Théâtre-Français, il rencontre Rachel, qui l’emmène souper chez elle, et avec laquelle il a une brève liaison en juin. En 1842, la princesse Christine de Belgiojoso, amie de Mme Jaubert, lui inspire une passion malheureuse. De 1848 à 1850, il a une liaison avec Louise-Rosalie Ross, dite Mlle Despréaux, qui avait découvert Un Caprice dans une traduction à Saint-Pétersbourg, et l’avait créé au Théâtre-Français en 1847. En 1852, Louise Colet devient quelques temps sa maîtresse.

Musset l’auteur prolixe
Le premier ouvrage publié en 1830 s’intitule Les Contes d’Espagne et d’Italie. Le livre fait  «l’effet d’un météore : il inspira tout à la fois l’admiration et l’épouvante » (Eugène de Mirecourt). Du jour au lendemain, les jeunes gens de l’âge même du poète, une vingtaine d’années,  le sacrent « prince de la jeunesse ». Cet auditoire charmé  se met à déclamer des passages entiers, des tirades de son œuvre. L’année1830 marque donc le début de ce que l’on a appelé la grande décennie d’Alfred de Musset. Durant cette période, sa production est effectivement intense et son succès idem.  Une trentaine de poèmes, deux romans dont La Confession d’un enfant du siècle, dix comédies, trois drames, sept contes, six nouvelles forment l’ensemble de son œuvre.
Au  théâtre, en revanche, il connaît un premier échec sanglant lors de  la  représentation de La Nuit vénitienne ou Les Noces de Laurette. Public et critiques restèrent désemparés devant ces caractères tout en finesse, devant les subtilités de langage ». Dix-sept ans vont passer avant que le public ne redécouvre et apprécie ses pièces. Il préfère alors écrire un genre de théâtre destiné à être lu, selon son expression, « dans un fauteuil ». Jusqu’au succès d’Un Caprice, comédie en un acte donnée au Théâtre-Français le 27 novembre 1847. À cette époque il est déjà devenu alcoolique.

A vingt-huit ans, Alfred de Musset est déjà épuisé. L’abus précoce du vin et des femmes semble la cause de cette fatigue tant physique que morale. Considéré comme un poète désinvolte et pittoresque, Alfred de Musset est devenu, dès 1835, le poète de la douleur. Il est reçu à l’Académie française le 12 février 1852. On raconte que « sa dignité d’académicien lui pèse sur les épaules comme un manteau de plomb ». Il est également fait Chevalier de la Légion d’honneur.
Il meurt à l’âge de 47 ans, à Paris le 2 mai 1857. Peu de monde, dit-on, assista à ses funérailles au Père-Lachaise. Mais la messe d’enterrement à l’église Saint-Roch fut suivie par une foule d’environ deux cents personnes, dont «des femmes jeunes et élégantes venues, en assez grand nombre, s’agenouiller devant les restes d’un poète, qu’aucune n’avait vu peut-être, mais que toutes avaient lu »

*Paul de Musset, Biographie d’Alfred de MUSSET, Paris, Editions Charpentier, 1888).

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